Deux natures de tâche
Learn-O et Learn-O inversé partagent un même terrain, mais n'enseignent pas la même chose. Comprendre leur différence, c'est comprendre une règle plus générale sur l'apprentissage :
Côté apprenant: on ne peut acquérir qu'une seule compétence à la fois.
Côté enseignant:
on ne peut évaluer qu'une seule compétence à la fois.
Learn-O
- Nature de la tâche
- Cognitive
- Ce qui est muet
- Le cheminement vers la balise, ou la balise elle-même
- Exemple
- 4+5=? :
dix balises numérotées de 1 à 10 sont à vue, il faut calculer pour savoir laquelle chercher - Procédure à coût zéro
- Se déplacer, marcher, l'enfant ne progresse pas dans cette action
Learn-O inversé
- Nature de la tâche
- Physique, kinesthésique, technique
- Ce qui est muet
- Rien n'est caché : la balise est visible du départ, elle dit explicitement "C'est moi que tu dois venir voir".
- Exemple
- Ski nordique, escalade : la balise est en bas d'une descente ou en haut d'une voie
- Procédure à coût zéro
- La tâche cognitive, ramenée au plus bas (ex. identifier 4 morceaux d'une grenouille, se rendre à ces 4 endroits)
Dans Learn-O, le travail est d'identifier la bonne balise. Dans Learn-O inversé, le travail est de s'y rendre.
Pourquoi les deux ne se cumulent jamais
Cette distinction n'est pas qu'une commodité de vocabulaire : elle protège contre une erreur pédagogique précise, la double compétence. Les études sur l'attention montrent que le cerveau humain ne traite pas deux tâches complexes en parallèle, c'est le même principe qui justifie l'interdiction de téléphoner au volant. Ce n'est pas qu'un problème de mains occupées, c'est un problème d'attention partagée : le cerveau bascule rapidement d'une tâche à l'autre, avec une perte de performance sur les deux à chaque bascule.
Mélanger Learn-O et Learn-O inversé dans un même exercice revient à demander à un enfant de calculer une opération et de gérer sa technique de descente en même temps. Il ne fera correctement ni l'un ni l'autre, et l'exercice ne mesurera plus rien de propre à aucune des deux compétences. C'est exactement l'erreur que commettent les énigmes couramment posées lors de courses d'orientation classiques : elles ajoutent une charge cognitive de résolution d'énigme à une charge d'orientation déjà présente, et personne ne sait plus laquelle des deux fait échouer l'enfant en cas d'erreur.
Cumuler deux apprentissages, ou deux charges cognitives en même temps est aussi une difficulté à débusquer l'erreur, l'élève peut être sanctionné de non réussite globale, alors qu'une des deux tâches a été menée avec succès.
La condition du cumul : une des deux tâches à coût zéro
Il existe pourtant une manière légitime de faire deux choses en même temps : à condition que l'une des deux soit une procédure, une action à coût cognitif nul.
Dans Learn-O, se déplacer est cette procédure à coût zéro. L'enfant ne progresse pas dans l'action de marcher (il l'a fait avant ses 3 ans, mais c'est maintenant acquis): il ne marchera pas mieux avant ou après l'activité. Marcher est simplement le support physique du raisonnement ; toute la charge cognitive reste disponible pour la tâche réellement évaluée.
Dans Learn-O inversé, c'est l'inverse : c'est la tâche cognitive qui doit être ramenée à une procédure de niveau le plus bas possible. Identifier les quatre morceaux d'une grenouille, par exemple, est faisable sans effort par un enfant de plus de quatre ou cinq ans. Cette quasi-absence de charge cognitive laisse toute l'attention disponible pour ce qui est réellement enseigné : le geste technique, entre les balises.
Le coût zéro n'est pas qu'une question de difficulté
Il faut d'abord définir ce qu'est une course d'orientation inversée. Une CO inversée est une CO où toutes les balises sont à vue : rien n'est caché dans l'espace. Mais aucune n'est placée sur la carte, la difficulté consiste à identifier chaque balise et à reporter son emplacement sur la carte.
Un exemple permet d'illustrer les pièges à éviter dans ce type de dispositif : l'enfant bipe une balise, l'identifie, un pied de lapin, par exemple, puis la replace sur une carte vierge. Pour que cette identification reste à coût zéro, elle doit satisfaire deux exigences distinctes.
La première est une exigence de difficulté intrinsèque. Si, à la place d'un pied de lapin, l'enfant devait identifier un fragment de tableau de maître, l'exercice échouerait pour tout le monde : même un adulte a du mal à distinguer un Gauguin d'un Manet ou d'un Monet à partir d'un simple fragment. Ce n'est à coût zéro pour personne.
La seconde est une exigence d'équité entre participants. Si l'identification repose sur un nom d'animal écrit en français, l'exercice peut très bien être à coût zéro pour un enfant francophone, et coûteux pour un enfant non francophone, alors même que comprendre le mot n'est pas nécessaire pour réussir l'activité. Un repère à coût zéro doit être décodable par construction, indépendamment de qui l'observe.
Learn-O et Learn-O inversé ne sont donc pas deux variantes interchangeables d'un même jeu de balises : ce sont deux réponses à la même exigence, n'évaluer qu'une seule compétence à la fois, appliquées à deux natures de tâches opposées, l'une cognitive, l'autre kinestésique. Le confondre, c'est retomber dans l'erreur que l'un comme l'autre cherche précisément à éviter.