Pédagogie · Geste technique

Publié le 6 septembre 2026

La démonstration un concept qui pose (le) problème.

Montrer un geste avant de le faire reproduire est une pratique si universelle qu'on n'interroge presque jamais son efficacité réelle.

Monstration, pas démonstration

Un ami mathématicien m'a un jour fait remarquer qu'une démonstration de ski n'est pas une démonstration, mais une monstration. En mathématiques, une démonstration n'expose pas seulement un résultat : elle déroule un raisonnement structuré qui permet d'établir la vérité, étape par étape, jusqu'à la conclusion. Ce qui est transmis, ce n'est pas le résultat final, c'est le chemin qui y mène.

La « démonstration » en ski, en danse, ou dans n'importe quel geste technique, ne montre que la solution finale, le résultat. Le moniteur exécute le virage ; il ne montre à aucun moment le raisonnement, la succession de micro-décisions, les muscles qu'il faut contractés ou non, et de quelles valeurs, les ajustements qui ont mené à ce virage. Pour reproduire le mouvement, l'élève doit faire preuve d'autodidaxie : il doit reconstruire seul, par déduction ou par essai, ce que la monstration ne lui a pas donné. Elle indique le quoi faire, jamais le comment faire.

Le tableau qu'on efface trop tôt

Une image permet de saisir intuitivement ce qui cloche. Imaginons une institutrice qui dessine un « b » au tableau pour enseigner l'écriture à ses élèves, puis qui l'efface aussitôt, avant que l'enfant ait eu le temps de s'exercer, de comparer son propre tracé au modèle pendant qu'il écrit. L'enfant doit alors reproduire de mémoire une forme qu'il n'a vue qu'un instant, sans aucun repère pendant sa propre tentative.

Ce n'est évidemment pas ainsi qu'on enseigne l'écriture, et la comparaison avec ce qui se fait réellement en classe est instructive. On ne se contente pas de laisser un modèle visible quelque part : on trace des lignes sur la feuille, pour que l'enfant ait un support pour écrire droit, pour donner la bonne taille à la lettre et les bonnes proportions. Cela ne s'arrête pas là, le maître ou la maîtresse dessine plusieurs lettres en pointillés, que l'enfant repasse au crayon, et au fur et à mesure des répétitions, ces pointillés s'estompent, jusqu'à disparaître. Tout, dans ce dispositif, est fait pour aider pendant le geste : donner un repère disponible au moment même où l'enfant écrit, fournir un retour d'information immédiat, et permettre à l'enfant de se corriger en autonomie, sans jamais dépendre d'un souvenir de ce qui a été montré une fois puis effacé.

Ces lignes et ces pointillés sont une consigne silencieuse : une information stable, intégrée au support, qui n'a besoin d'aucune parole pour guider l'enfant, et qui, surtout, reste disponible pendant qu'il écrit. C'est cette présence continue qui change tout : elle permet à l'enfant de voir, en temps réel, l'écart entre son propre tracé et le modèle, et de se corriger en autonomie, sans jamais dépendre d'un souvenir de ce qui a été montré une fois puis effacé.
Il existe pourtant des solutions modernes et innovantes qui s'adapent au ski...

C'est pourtant exactement ce qui se passe dans une démonstration de geste technique. Le moniteur montre le virage, puis il disparaît, littéralement : il n'est plus là pendant que l'élève skie à son tour. Le modèle s'efface au moment précis où il serait utile : pendant l'action. L'élève doit reproduire de mémoire un mouvement complexe, avec retour d'information flou au moment où il tente de l'exécuter.
Même dans le cas ou le moniteur skie "devant", le principe de double compétence empèche l'enfant de "suivre le modèle" (qui n'est que le résultat, l'objectif à atteindre, rappelons le) et de focaliser sa charge cognitive sur ce qu'il doit faire.

Pourquoi YouTube ne remplace pas un cours

Cette limite explique un paradoxe apparent : si la démonstration se suffisait à elle-même, une vidéo suffirait à apprendre un geste technique, et YouTube aurait depuis longtemps remplacé les cours de ski, de natation, ou d'escalade. Ce n'est jamais le cas. Regarder une démonstration, aussi bien filmée soit-elle, n'enseigne rien par elle-même. Pour apprendre à skier, il faut skier, et c'est précisément ce que ni une vidéo ni une démonstration sur le terrain ne peuvent apporter : le retour d'information, pendant que l'élève exécute lui-même le geste.
La démonstration pose le problème, mais n'apporte pas la solution.

On peut alors se demander, sans provocation, s'il est vraiment utile de venir sur un terrain pour regarder un moniteur faire la même chose qu'une vidéo YouTube, si rien, ensuite, ne vient accompagner l'élève dans la résolution du problème que la démonstration s'est contentée de poser.

Il ne s'agit pas de conclure que la démonstration ne sert à rien. Elle a sa place, à condition que l'enseignant ou le moniteur en comprenne les limites : elle pose le problème, elle ne le résout pas. Elle donne une cible, une image mentale de ce qui est visé, un service rendu, mais partiel. Ce qui manque, systématiquement, c'est ce qui se passe après : un retour d'information disponible pendant que l'élève tente lui-même le geste, au moment précis où le modèle s'est effacé.

C'est là que se loge la vraie différence entre montrer et enseigner. Montrer, c'est poser un problème. Enseigner, c'est rester présent pour aider à le résoudre, pendant l'action, pas avant, pas après.